Après une enfance, une adolescence et une bonne partie de l’âge adulte passée dans les bois à me nourrir d’insectes et de racines, j’ai rejoint le peuple des villes et m’y sens bien. Je suis devenu un citadin. À présent, j’ai besoin que ça grouille, que ça bouge, que les moteurs vrombissent et que ça pue le diesel. Et puis il me faut voir des trognes, des sourires, des culs, des seins, par centaines. Je suis avide de vos visages, de vos corps, beaux, laids, baraqués, chaloupés, tordus, parfumés, transpirants, toniques ou lessivés. J’ai besoin que ça brasse, d’entendre vos éclats de voix, vos rires couillons qui claquent au soleil des terrasses comme de dérisoires pétards avant le grand feu d’artifice, le final, l’ultime. En ville, et c’est de Genève dont je parle (mais ce pourrait être New York), je me fonds dans la masse qui se disperse et se rassemble tels des étourneaux en vol. J’aime la cadence imposées par les horaires, les rendez-vous, même si je suis en dehors du système, en observateur. Je ne connais personne et je peux faire mille rencontres, au coin de chaque rue. Ici comme partout, et c’est le hic, la misère étale à présent ses matelas sur les trottoirs pour y passer la nuit et le chaland passe son chemin comme à l’abri d’une pareille chute ou par peur qu’elle ne soit contagieuse. Genève suinte sa pauvreté, symptôme d’une époque où plus que jamais le gouffre se creuse entre les productifs et les autres, les « inutiles ». Ce monde axé sur le fric exhibe sa plaie sans chercher à la cacher, comme un avertissement pour ceux qui n’ont pas encore compris l’injonction : « Marche ou crève ». Tu n’as rien, tu n’es rien. Et ce n’est que le début de la grande vague, que dis-je, du ras-de-marée qui nous attend. Je le sais, je devrais commencer la lutte, rejoindre ceux qui n’acceptent pas ces perspectives glaciales, mais j’ai déjà tant à faire avec ma santé qu’il ne me reste guère de forces pour militer contre ce capitalisme destructeur. Je regarde et retranscrit dans ces textes ce que je vois, à ma manière, avec mon coeur, ma raison. Je me trompe parfois mais j’essaie d’être sincère. Je n’ai pas passé mon enfance, mon adolescence et une partie de ma vie à me nourrir de racines, vous vous en doutez. Je blaguais. Pas contre, pour ce qui est de mon enfance, il est vrai que j’étais toujours dehors, dans la nature. Je suis devenu un citadin par imprégnation. On va en ville de plus en plus souvent et le virus s’installe… En définitive, ma vie se partage entre une petite bourgade frontalière et Genève. J’ai trouvé là un parfait équilibre. Retourner dans un village, je ne le pourrais pas. J’ai besoin d’anonymat, de liberté, d’aventure… La ville est un foisonnement qui m’est devenu indispensable.

En lisant ce texte, j’ai reçu « une bouffée » de ville , ce que je ressens dans la multitude et que je ne sais pas exprimer. Merci Thierry.