Chambre individuelle, VIP. Quel acronyme à la con ! Very Important Person… « Une invention des Ricains » m’a soufflé l’infirmier qui m’a piqué ce matin en parlant de ces trois lettres ridicules. La honte absolue, c’est de trouver une légitimité à être classifié VIP. Accepter ça, c’est juste attester de sa médiocrité. Bref, j’ai un traitement de faveur aujourd’hui et je ne vais pas m’en plaindre. Je peux téléphoner sans déranger les autres patients. Le blanc domine dans cette pièce. La machine à dialyser fait un bruit de lave-vaisselle. Tout se passe bien. Double aiguille, débit maximal. Que demander de plus ? Je me satisfait d’une dialyse réussie, à présent. Je vais être dans le gaz une fois débranché. J’ai opté pour la trottinette et le tram pour venir car à la bourre. J’aime bien la trottinette non électrique. Je voudrais pas faire mon vieux chnoque mais les gamins ne veulent plus transpirer de nos jours. Ils veulent juste appuyer sur un bouton. De notre temps, on appuyait juste sur nos boutons d’acné mais pour le reste, on se bougeait le popotin. Le corps humain est fait pour qu’on l’utilise et non qu’on le considère comme un légume qu’il faut transporter sans aucun effort du canapé au MacDo le plus proche. Contrairement à la pile Wonder, il s’use si l’on ne s’en sert pas. Et le cerveau ne peut fonctionner correctement que si l’organisme est en bonne santé. Conclusion, la trottinette électrique est bien pratique mais fabrique des crétins. J’abuse un peu avec ce genre de fausse vérité mais il y a un peu de vrai dans ce que j’avance, non ? À 19 ans, j’ai vendu ma mobylette pour acheter le vélo qui m’a permis d’aller en Afrique (Lomé) depuis Genève. Ça plante le décor… Le confort est un leurre absolu. Tu crois te rendre service en optant pour le moindre effort et tu te dézingues la santé. Le temps que tu ne passes pas sur ton vélo ou à marcher, tu le passeras dans les salles d’attente des médecins. Et puis tu raccourci drastiquement ton espérance de vie. Le confort, en tout cas celui qui consiste à bouger le moins possible, est le pire choix que tu puisses faire. Je dis « tu » pour les jeunes qui me lisent. Bon, y en a pas mais c’est l’intention qui compte…
Je suis dialysé et fais en moyenne 6 km à pied chaque jour. Voilà ma planche de survie. Avec la trottinette musculaire en prime. Mon passé de sportif m’aide beaucoup, je dois dire. J’ai ça dans le sang, avec les toxines que mes reins ne suffisent plus à éliminer…
Julien, l’infirmier, passe me voir.
– Encore une demie-heure !
Il augmente le débit de la machine, pour voir si ma veine résiste. 350 ml/minute, ça bronche pas.
– Dialyse parfaite aujourd’hui ! Je vous libère bientôt, après ce petit galop d’essai. On peut monter jusqu’à 500ml/minute mais 350, ça ira pour aujourd’hui.
Dehors, par la fenêtre qui donne sur la rue, en partie obstruée pour ne pas que les patients soient observés par les passants, un tram file vers le centre de Genève et fait vibrer légèrement le bâtiment. C’est bientôt la quille ! Je vais rejoindre la foule, l’espace d’un après-midi, parce que j’ai besoin de voir des gueules portées par des corps horizontaux et sans blouse blanche. Les gens ne mesurent pas la chance qu’ils ont d’avoir un corps autonome, sans entrave. On apprécie vraiment la liberté qu’après en avoir été privé. Un jour, ce sera la mega quille, lorsqu’on m’aura collé un rognon dans le ventre. Je sais que je vais en faire bon usage, profiter de cette vie si précieuse, unique, périssable.
Julien m’enlève les aiguilles. Compression des points d’entrée. Huit minutes. Pansements.
J’abaisse le lit électrique, me mets debout, un peu vacillant, plis mes affaires, vais pisser et monte sur la balance pour la pesée. J’ai perdu un kilo. Au revoir tout le monde et bonjour le monde, le vrai, enfin !!
Dehors, la lumière est écrasante. Ma trottinette me conduit à l’arrêt de tram en un rien de temps, dans un glissement savoureux. Je respire !
Vive la vie !!
